La parole à Claudie Haigneré
Femme scientifiquement et spatialement numérique
Publié le 10/12/2009, par Jacques Cheminat
Femme de sciences et de l’espace, Claudie Haigneré a pris la présidence de la Cité des sciences et de l’industrie ainsi que la présidence du conseil d’administration du Palais de la découverte. Ces deux entités vont être réunies au sein d’un même établissement en janvier 2010. Elle nous donne son expérience personnelle des nouvelles technologies, mais aussi l’impact et les ambitions de ce futur établissement où le numérique aura pleinement sa place. Compagnon Parfait : Qu’ont représenté pour vous les nouvelles technologies dans votre vie professionnelle ?Sur le plan professionnel, dans mon métier initial de médecin, les nouvelles technologies n’étaient pas aussi développées qu’aujourd’hui et l’accès au numérique se réduisait au traitement de texte. Lors de la préparation de ma thèse au sein du CNRS, nous étions amenés à chercher des papiers scientifiques sur le Net et à travailler sur des logiciels de représentation en 3D. A partir de là, j’ai utilisé les nouvelles technologies de manière plus intense et surtout dans un environnement international. Très tôt l’ordinateur m’a permis d’être en contact avec des chercheurs du monde entier, de pratiquer le travail collaboratif comme le partage de documents par exemple.Compagnon Parfait : Vous avez utilisé très tôt Internet ?Lors de mes recherches dans les années 1985-1986, nous en étions au début de ces nouvelles technologies. Je travaillais à l’époque sur les neurosciences, sur l’intelligence artificielle, c’était il y a 25 ans. Aujourd’hui, ce terme a laissé la place à celui de conscience artificielle.Compagnon Parfait : Aviez-vous des problèmes d’accès, de débit pour réaliser vos différentes missions ?En rentrant au CNES (Centre National d’Etudes Spatiales), les systèmes d’informations de cette structure étaient très performants à travers les différentes liaisons satellitaires pour l’imagerie ou les télécoms.Compagnon Parfait : Et dans votre expérience spatiale ?En 1992, quand je suis rentrée à la Cité des étoiles à mon premier entraînement, la simulation numérique de la cabine de pilotage du vaisseau Soyouz n’existait pas (elle est très récente), elle se caractérisait par une salle de 300 m² remplie d’ordinateurs. Les cours étaient au tableau noir. C’était une époque où on découvrait une nouvelle culture, on développait des rapports humains fraternels. J’avais en face de ma chambre des personnes comme Valentina Terechkova (1ere femme russe à être partie dans l’espace). Par contre, lors de ma deuxième expérience en 2001, une mutation avait eu lieu, les cours étaient sur CD et en 3D pour les simulateurs. Je suis passée d’une station Mir pour premier vol en 1996 où on avait 10 minutes de liaisons à chaque orbite (toutes les 90 minutes) à 2001 au sein de la station internationale où nous disposions d’une connexion Internet, téléphone, tout le temps. Je pouvais ainsi appeler ma fille, qui avait 4 ans, qui me disait « maman, je suis en train de jouer, est-ce que tu peux me rappeler plus tard ! ». Compagnon Parfait : Sur le plan personnel, qu’est ce que vous utilisez le plus en matière de nouvelles technologies ?J’utilise beaucoup le Blackberry pour recevoir mes messages, car étant sur deux sites avec des déplacements fréquents, j’ai parfois du mal à allumer mon ordinateur. Après sur l’utilisation d’Internet, je suis très commerce électronique notamment avec Amazon pour acheter des livres. Peut-être que je passerais un jour par Internet pour faire mes courses, il s’agit d’un gain de temps évident, mais pour l’instant, j’aime encore ce contact humain avec les commerçants.Compagnon Parfait : Les rapports humains sont importants pour vous par rapport aux nouvelles technologies ?Il n’y a pas suffisamment d’émotions au sein du Net et du virtuel. Au sein de nos musées et de nos différentes expositions, nous présentons ce qu’un grand professeur a appelé « la science du réel concentré » mêlant plusieurs outils et présentations. A côté de cela, le virtuel est très présent pour accompagner, préparer le public aux expositions. Une médiation humaine entre ces deux mondes est essentielle et nécessaire. Compagnon Parfait : Est-ce un sujet de réflexion au sein de l’Institut Diderot auquel vous participez ?Ce travail n’est pas soumis à un rendu particulier, nous pouvons donc réfléchir sur l’avenir, sur l’improbable, sur l’incertain, sur différents scénarios de l’implication des nouvelles technologies dans notre quotidien. Mais au-delà de ce travail, au sein du nouvel établissement, je pense qu’il faut donner la parole aux jeunes et plus particulièrement à la « net » génération. Je réfléchis donc à la création d’un think thank pour les 15-20 ans. Cette tranche d’âge est idéale pour se projeter dans l’avenir et travailler sur le troisième millénaire. Ils me parleront d’une certaine forme de liberté en assurant une sécurité de l’information, de la post humanité, de « l’homme augmenté » grâce aux nouvelles technologies, et plus particulièrement à la convergence des nano-technologies de la biologie et de l’informatique. Des débats de sociétés se posent alors jusqu’à quand est-il encore un homme ? Est-ce que nous entrons dans une civilisation du numérique ?Compagnon Parfait : Qu’est-ce que vous détestez le plus dans les nouvelles technologies ?Le spam, l’usurpation d’identité, l’accumulation de données sur les personnes sont préjudiciables au bon fonctionnement des nouvelles technologies.Compagnon Parfait : A la tête de deux établissements dédiés à la science, comment appréhender les nouvelles technologies au sein de ces structures ?Avec la création d’un nouvel établissement, j’ai par exemple créé un blog pour que s’établisse un dialogue avec les personnes travaillant dans les deux établissements. Par ailleurs, de par mon expérience au CNES qui dispos de plusieurs sites et qui travaille sur des sujets nécessitant une interaction, j’ai demandé des propositions sur le développement du travail au collaboratif, pour que les personnels, mais également des intervenants extérieurs (consultants, industriels) puissent travailler en commun. Il y aura une formation en accompagnement sur ces sujets -là. Compagnon Parfait : En janvier 2010, les deux sites, La Cité des sciences et de l’industrie, ainsi que le Palais de la découverte seront réunis au sein d’un même établissement, pour quelle orientation ?Il s’agit de l’assimilation de deux entités scientifiques exceptionnelles qui a pour vocation de transmettre aux enfants et aux plus grands les clés de compréhension de la science à travers différentes grilles de lecture. Les nouvelles technologies peuvent nous aider dans cette démarche au moyen d’une Web TV (baptisée e-science.TV), de nos centres de ressources. Je souhaite également que la science se décloisonne et que des passerelles s’installent entre cet homme technique global et la culture. C’est dans ce cadre par exemple que nous avons été nominés lors du concours Proxima Mobile pour le projet CultureClic. Il s’agit du premier réseau social mobile des musées et des institutions culturelles en France et en Europe. Ce projet implique la Cité des sciences, la Bibliothèque nationale de France, la Réunion des musées nationaux, le Muséum national d'Histoire naturelle, le Palais de la découverte. À terme, plus de 1300 musées, institutions culturelles et monuments seront accessibles sur une carte interactive, enrichis de nombreux contenus : œuvres en haute définition, gravures, cartes, livres, extraits sonores…Compagnon Parfait : Jusqu’où peuvent aller ces passerelles ?L’objectif est de sortir la science de sa tour d’ivoire et de côtoyer d’autres domaines, les arts, le design, l’industrie. Nous avons intégré par exemple l’initiative « la colline des musées » pour que les touristes qui visitent la Tour Eiffel découvrent également les autres musées du Trocadéro. La sphère de curiosité s’étend maintenant jusqu’au Palais de la découverte. Notre démarche s’inscrit aussi dans l’aménagement du territoire, notamment sur l’axe nord du Grand Paris avec une mission de cohésion sociale. Enfin, les passerelles peuvent se faire aussi à destination du monde professionnel, comme le montre l’initiative CitéJob pour intégrer son e-cv au sein de son portail mobile. Nous travaillons également sur le « serious gaming » qui permet de jouer à la fois le rôle de postulant ou de recruteur.Compagnon Parfait : Est-ce que le nouvel établissement a un nom ?6 agences sont en compétition pour me proposer un nom sur ce nouvel établissement. M21, c'est-à-dire musée du 21ème siècle, initialement évoqué, renvoyait à une référence militaire. J’attends un nom, qui prendra une position globale sur les priorités des musées, mais également son ouverture vers les autres domaines. Une fois le décret de création promulgué et une période transitoire, le nouvel établissement pendra son envol le 1er janvier 2010.
Photos : copyright Chantal Rousselin Palais de la découverte