Librairie en ligne
Fin de partie pour les indépendants ?
Publié le 01/12/2011, par Stéphanie Chaptal
Référence depuis 2006 des librairies indépendantes sur le Net, BiblioSurf se porte mal. À bout de souffle financièrement, son créateur Bernard Strainchamps envisage purement et simplement de fermer le site. Retour sur une aventure exceptionnelle.
Comment est née l'aventure Bibliosurf ?
De 1999 à 2005, bibliothécaire sur mon temps libre, j'ai animé un site dénommé Mauvais genres dédié au roman policier et à la science-fiction. Il fédérait les activités des bibliothécaires, des auteurs, des festivals, des associations et des passionnés... Créé avant l’avènement du web 2.0, le site tout en HTML était alimenté par une liste de discussion modérée très active. Durant toutes ces années, j'ai cherché désespérément une bibliothèque pour accueillir ce projet. En vain. Fin 2006 — on commençait alors très sérieusement à parler de l'encre électronique —, j'ai décidé de franchir le Rubicon et j'ai créé Bibliosurf .Comment définiriez-vous votre site ?
Bibliosurf est un espace de médiation sur lequel nous avons greffé deux espaces de ventes : un destiné au livre papier, l'autre au numérique. L'idée première étant de croiser la présentation des éditeurs avec les avis des lecteurs postés sur le site et une veille d'une cinquantaine de sites. Le catalogue est petit, à l'échelle d’internet, (25 000 titres en papier et 70 000 en numérique), mais très structurée. Il y a de multiples portes d'entrée pour chaque mot clé. Le libraire n'est plus seul à savoir : il gère les présentations en fonction de sa subjectivité, mais aussi des consultations et utilise les réseaux sociaux pour relayer l'information.Quel public voulez-vous atteindre ?
Des lecteurs, tous types de lecteurs. À la base, le site était très polar, mais il s'est étendu au roman, à l'Histoire, l'écologie.Qu'est-ce qui explique, selon vous, l'échec commercial des librairies en ligne indépendantes ?
Un manque de moyen financier. On compare en permanence des structures qui ont quelques employés avec des multinationales qui utilisent des techniques de défiscalisation sauvages. Aujourd'hui, pour avoir une chance de réussir, il faut lever de l'argent en amont d'un projet et travailler 2 ou 3 ans sans pression commerciale.Aujurd’hui, il faudrait injecter dans Bibliosurf, à fonds perdus, l'équivalent de 3 ou 4 emplois à temps plein sur une durée de deux ans. Télérama vient de qualifier cette librairie de « culte sur internet ». C'est sans doute exagéré, mais il y a de nombreuses pistes qui ont été envisagées et qui démontrent que l'on peut proposer une offre plus intelligente que le catalogue d'Amazon.Avez-vous des pistes de financement pour continuer l'aventure BiblioSurf ? Des partenariats peut-être ?
Je n'ai pas cherché des financements extérieurs pour la simple raison que jusqu'au bout j'ai le nez sur le guidon. J'arrive en fait au terme d'une expérience. Je suis épuisé. Et j'en suis actuellement plutôt à proposer le savoir-faire accumulé en tant qu'employé à d'autres acteurs qui ont su mieux développé l'accessibilité sur tous les supports.
Est-ce un mal français ? International ? Est-ce que les libraires physiques connaissent les mêmes difficultés ?
Le problème en France, c'est qu'il y en a toujours un qui sait mieux que les autres, qu'il y a trop d’inimitiés entre les différents acteurs du livre. Le ratage 1001 libraires doit être étudié comme le contre-exemple parfait. Il y a des bases de données, des entrepôts partout. 1001 libraires ont voulu tout recréer... alors que l'essentiel était ailleurs : comment mettre en avant la richesse produite dans les librairies et l'insérer dans les échanges déjà existants sur le NET.À l'étranger, c'est le même cas de figure. Il y a quelques groupes qui résistent à Amazon, mais ce ne sont pas des indépendants. La librairie physique va à présent traverser une période de restructuration forte : le prix du mètre carré en centre-ville est élevé et à l'inverse, la marge d'exploitation est faible. La vente par correspondance va continuer à rogner le chiffre d’affaires et le basculement de quelques gros lecteurs en numérique va accélérer le déséquilibre.Que faudrait-il faire pour changer la donne ?
Je ne suis pas la pythie du web. Il est désormais impossible d'enrayer le mouvement en marche. Aux lecteurs-clients, je conseillerais de ne pas acheter d'appareil qui les lie à un seul catalogue. Il y a de la pub pour le Kindle dans tous les suppléments littéraires. C'est pourtant ce qu'il ne faut absolument pas acheter : format propriétaire, DRM (NDLR : gestion des droits numériques qui verrouille l’usage des fichiers) propriétaire, et quasi obligation d'acheter ses livres sur le catalogue de ce machin. Aux décideurs, je conseillerais de se dépêcher d'obliger les fabricants à proposer des lecteurs interopérables et de faire en sorte que les multinationales qui vont s'emparer du marché paient leurs impôts dans le pays dont elles captent les richesses.